Actualités de la révolution
Quelques pistes

Pour en finir avec le racisme

Xavier Guessou

samedi 15 décembre 2007 par Xavier Gessou

Ces dernières années, le racisme se déchaîne avec une force renouvelée. En France, Bernard Accoyer, à l’époque président du groupe UMP à l’Assemblée Nationale, est allé jusqu’à expliquer la révolte des quartiers populaires… par la polygamie !

Plus récemment, le 26 juillet 2007, lors d’un voyage à Dakar, le président Sarkozy a déclaré : « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire […]. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ». Cette remontée du racisme n’est pas limitée à la France : les effets du cyclone Katrina aux Etats-Unis l’ont montré de manière particulièrement éclatante au cœur même de la première puissance mondiale. Comment faire face ?

 Les origines du racisme

1. On peut définir le racisme comme une discrimination subie par un groupe, fondée sur des caractéristiques considérées comme étant inhérentes à ce groupe. Le racisme n’est pas forcément lié à une différence dans la couleur de peau. Les Belges ou les Italiens ont été victimes de racisme en France dans la première moitié du XXe siècle. L’antisémitisme moderne est une forme de racisme qui n’est pas fondée sur la couleur.

Des formes de préjugés xénophobes ont existé dans probablement toutes les sociétés esclavagistes et féodales de l’Europe pré-capitaliste, mais sous une forme très différente. Dans la société féodale, les inégalités sociales étaient vues comme découlant d’un ordre naturel, voulu par Dieu mais ne n’était pas lié à un ensemble de caractéristiques inhérentes à un groupe d’une même origine. A l’époque de la colonisation de l’Amérique du Nord par les colons anglais, les Indiens d’Amérique ont adopté sans problème des européens, malgré leur couleur de peau et leur culture d’origine. Mais jamais l’inverse(1).

Aux origines du racisme moderne, il y a la systématisation de l’esclavage dans le « Nouveau monde ». L’émergence du capitalisme comme système mondial, le développement du commerce mondial sont liés au développement d’une économie fondée sur emploi de la main d’œuvre servile. Les premières théories racistes datent exactement de la période (dernier quart du 17e siècle) où l’importation d’un esclave africain a commencé à devenir rentable et servent de justification à l’esclavage. La révolution industrielle en Angleterre, première puissance capitaliste, s’appuie sur l’esclavage(2). La xénophobie qui caractérisait les anciennes sociétés visait à rejeter l’étranger, le barbare hors de la communauté : elle ne permet pas de prendre le contrôle de la force de travail de l’Etranger(3). Le racisme permet de résoudre la contradiction entre reconnaissance que « tous les hommes sont libres et égaux » et la violente et nécessaire inégalité de traitement des travailleurs du peuple dominé. Contrairement à une légende tenace, ce n’est donc pas le racisme qui produit l’esclavage, c’est l’inverse.

2. Capitalisme, immigration et racisme

Le racisme ne fait pas partie d’une soi-disant « nature humaine ». Cependant le racisme n’est pas simplement une survivance idéologique de l’esclavage et de la colonisation.

Pour le comprendre, il faut prêter attention au rôle des déplacements de main-d’oeuvre dans le système capitaliste. A sa naissance, le capitalisme industriel moderne a besoin de déplacer de grandes quantités de gens pour les concentrer dans les villes industrielles. Pour cela, le capital va puiser à deux sources principales : les campagnes et les pays plus pauvres. Les puissances dominantes se sont constituées grâce à l’immigration. L’anarchie de la production capitaliste et la division internationale du travail supposent des déplacements incessants de main d’œuvre à l’échelle internationale. L’immigration n’est pas un déferlement de hordes barbares qui viennent menacer l’équilibre social des sociétés occidentales. C’est un phénomène inhérent au capitalisme, dont il dépend pour sa survie(4). Le capitalisme a besoin de différents niveaux de qualification : le racisme se développe sur la base d’une gestion de la main d’œuvre qui consiste à cantonner certaines populations, notamment les travailleurs immigrés et/ou étrangers, dans les niveaux les plus bas de qualification, au niveau national comme au niveau mondial.

Le chômage n’a rien à voir avec l’immigration : dans l’UE, le pays où le taux de chômage est le plus élevé, la Pologne, (17,2 %) est celui où la part des immigrés dans la population est la plus faible (1,8 %) (Sources : ONU et Eurostat)... Et en France, que serait la construction, l’hôtellerie... comment fonctionnerait l’économie sans le travail des travailleurs étrangers, en situation « régulière » ou non ? Criminaliser l’immigration sert à exercer une pression sur la partie la plus vulnérable de la classe ouvrière et, par contrecoup, sur tous les travailleurs.

Le racisme n’est pas le produit mécanique de la cohabitation dans un espace national ou mondial. C’est la concurrence généralisée entre salariés qui surtout en temps de crise donne une prise aux préjugés nationaux et racistes… Mais la concurrence entre salariés ne donne pas automatiquement naissance à des explosions de racisme, une politique antiraciste conséquente peut les empêcher.

3. Le racisme profite-t-il aux travailleurs blancs ? Il est nécessaire de fournir une explication à l’attrait qu’a le racisme pour les membres de la nation, du groupe dominant(e). Certains affirment que tous les blancs bénéficient du racisme. W.E.B. Dubois explique quant à lui que le racisme offre une sorte de « salaire compensatoire »(5) que reçoivent les blancs pauvres, une valorisation morale et des avantages qui comparés aux énormes privilèges de la classe dirigeante, sont dérisoires. Le racisme crée une « communauté imaginaire » entre exploiteurs et travailleurs de la nation dominante.

La situation actuelle de la classe ouvrière, l’affaiblissement de sa cohésion, des formes traditionnelles de solidarité et de socialisation dans l’entreprise, mais également la dévalorisation de l’identité ouvrière, ont donné une base à la résurgence du racisme, comme l’expliquent Beaud et Pialoux dans Retour sur la condition ouvrière et Violences urbaines, violences sociales.. Mais la division des travailleurs tire tous les salaires vers le bas : les blancs pauvres ne profitent pas réellement du racisme, qui affaiblit la capacité d’action de la classe ouvrière. Une étude menée dans un des pays les plus racistes du monde, les USA, a montré que là où l’écart entre les revenus des Noirs et des Blancs sont les plus élevés, c’est là où les écarts entre Blancs sont les plus élevés(6).

 Le visage actuel du racisme

Le racisme est aujourd’hui une réalité massive et subtile à la fois.

1. Le racisme « culturaliste »

A partir de la fin du XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, le discours raciste distinguait et hiérarchisait des races, repérées en fonction de critères soi-disant scientifiques. Ce discours « racialiste » n’est plus crédible à une échelle de masse. De nombreux analystes ont souligné un déplacement du racisme, l’émergence d’un « racisme sans races ». Il n’y aurait plus de races mais des cultures différentes, qui ne doivent pas se mélanger, sous peine de susciter des réactions de haine, de part et d’autre. Beaucoup de théoriciens considèrent que le racisme est désormais « différentialiste » ou « culturaliste ». Ce type de racisme enferme également chacun dans une catégorie : on ne peut pas être musulman et français à la fois, etc...(7)

Cette distinction est utile : elle permet de débusquer le racisme derrière un discours qui prétend ignorer les « races ». Mais le racisme culturaliste n’est jamais chimiquement pur : culturalisme et racialisme font bon ménage, et les hiérarchies sont implicites : par exemple, pour un(e) Noir(e), moins on est noir, mieux cela vaut pour réussir(8). Derrière un culturalisme qui se pique de rejeter le racisme et qui se combine volontiers dans les discours officiel avec une défense de façade des grandes valeurs universelles, on retrouve en réalité des préjugés racistes dont la barbarie n’a rien à envier au racisme à l’ancienne.

2. La place de l’islamophobie et du racisme « post-colonial » L’une des mutations majeures du racisme contemporain, c’est la montée de l’islamophobie. Cela ne tombe pas du ciel. Le contrôle du Moyen-Orient est central dans la stratégie impérialiste : justifier les interventions et occupations impérialiste nécessite un fort préjugé raciste contre les populations majoritairement musulmanes de la région. L’Etat français moderne, son armée, sa justice, son école, son idéologie se sont constitués à travers la colonisation et la course à la domination mondiale au cours du XIXe et à la veille de la première guerre mondiale. Les traces laissées par la période coloniale pèsent, comme on a pu le constater avec la loi sur le rôle positif de la colonisation.

Un autre facteur déterminant est le renforcement de la domination des pays impérialistes sur les anciennes colonies, avec un interventionnisme militaire accru : les troupes françaises sont présentes en Afghanistan, et elles sont intervenues récemment en Côte-d’Ivoire, en RDC-Congo, en Haïti… sans compter les bases permanentes en Afrique.

Les révolutionnaires doivent prendre en compte l’importance de l’islamophobie dans le racisme suscité par la classe dirigeante. Cette religion occupe une place importante pour les peuples du Moyen-Orient mais également d’autres régions du monde, et pour les populations immigrées ou descendants d’immigrés des anciennes colonies. Il faut être parfaitement clairs et ne donner aucun élément qui ne puisse rendre les révolutionnaires suspects d’une complicité, même passive, avec les attaques islamophobes de la classe dirigeante et avec le racisme post-colonial.

L’intégrisme musulman et les différentes forces (dans les pays dominés comme en Métropole) ayant comme référence centrale l’islam ne doivent pas être prises comme un bloc réactionnaire monolithique. Cela ne peut qu’être un obstacle à une solidarité avec les peuples et les populations immigrés qui peuvent se reconnaître dans ces forces. La solidarité contre le racisme islamophobe et post-colonial ne doit aucunement empêcher la bataille pour les idées révolutionnaires (y compris la bataille contre les préjugés religieux) auprès de ces couches populaires, c’en est au contraire la condition.

3. Racisme institutionnel, racisme d’Etat Les Etats auxquels nous faisons face sont profondément racistes. Derrière la devise de la République, l’inégalité en droits entre Français et Etrangers est officielle : l’inégalité en droits est organisée par la législation française. Par exemple, 1/3 des emplois de la fonction publique sont interdits aux non-ressortissants de l’UE… Mais tout le monde n’est pas « étranger » au même titre évidemment : à l’université, par exemple, jamais on ne verra un étudiant étasunien ou Norvégien subir la Demande d’Admission Préalable, procédure hautement discriminatoire, ou de test de Français… alors qu’un Algérien qui a fait ses études supérieures en français y aura droit. L’intégration « à la française » tend vers l’assimilation : pour acquérir la nationalité il faut maintenant montrer… patte blanche dans des interrogatoires et cérémonies censées garantir l’intégration à la « communauté nationale ».

Pour pouvoir se battre de manière conséquente contre le racisme, il faut donc être prêt à se confronter avec l’Etat. Dans la polémique sur le voile par exemple, croire que l’école est un sanctuaire où la neutralité règne ou devrait régner et d’où le voile doit donc être extirpé, c’est ne pas comprendre que l’école est un rouage essentiel de l’Etat, une institution qui perpétue la domination de la classe dirigeante, et que l’école n’est pas à l’abri des luttes de classe : si on a peur de s’attaquer à la sainte école (et qu’on pense qu’au fond, il y a un problème avec l’Islam…), difficile de défendre de manière conséquente le droit à l’éducation pour tous et de s’opposer à l’exclusion des jeunes filles voilées.

Impossible de supprimer la discrimination et le racisme sans supprimer les institutions, dont l’Etat, qui l’organisent.

4. Français de deuxième classe... Le racisme est loin de ne frapper que les étrangers. Les Français fils/fille ou petits-fils, descendants d’immigrés originaires des anciennes (ou actuelles) colonies françaises sont toujours considérés comme des corps étrangers à la communauté nationale. Cette discrimination s’appuie sur la stratification ethnico-nationale du marché du travail lié au recours massif à l’immigration originaire des anciennes colonies dans les années 60. La crise économique frappe au moment où les immigrés hommes fondent ou refondent une famille (regroupement familial). La fermeture des frontières (en 74) est accompagnée de promesse de promotion sociale pour les installés. Le dispositif de lois adoptées à partir de ce moment-là, plus que dissuader des immigrés virtuels ont précarisé et « illégalisé » ceux qui étaient déjà là. Le jeune de banlieue est devenu l’ennemi intérieur par excellence, ou même le lien avec la menace extérieure : l’évocation d’un « complot islamiste » derrière la révolte des quartiers populaires l’a révélé. Les jeunes des quartiers populaires sont en quelque sorte au point d’intersection des lignes de clivages de classe, de génération et de « race ». La culture de cité plutôt qu’une impureté, une déviance doit être prise comme un point de départ potentiel important de la constitution d’une nouvelle conscience de classe. Attention : le racisme post-colonial est central mais pas exclusif : tous les immigrés ne viennent pas de cités, ne s’identifient pas forcément à la culture de cité…

5. Race et classe

La réalité est complexe. Le visage de la population et de la classe ouvrière française est très bigarré : en plus de l’immigration des anciennes colonies, il y a eu des vagues d’immigration antérieures, et il y a aujourd’hui une immigration en provenance d’autres régions du monde : Turquie, Asie du Sud-Est : Sri Lanka, Bangladesh, Chine...

La discrimination raciste se conjugue avec le clivage de classe et ne peut pas se comprendre sans lui. Quelques exemples : en Afrique du Sud, où l’Apartheid découpait la population entre Noirs, Blancs, Métis et Asiatiques, les hommes d’affaires japonais étaient considérés comme des « Blancs honoraires »(9). Au 18e siècle, les Français et les… Suédois étaient considérés comme basanés en Angleterre(10).

La révolte des banlieues et les émeutes de 92 à Los Angeles ne peuvent se comprendre sans voir la profondeur du racisme des sociétés qui ont vu ces soulèvements. Mais ils montrent que la question de la « race » a un impact explosif sur l’ensemble de la société. Ces révoltes étaient des mouvements de larges fractions de la classe ouvrière, telle qu’elle existe aujourd’hui.

6. Une bataille menée par la bourgeoisie

Une bataille politique autour de ce que l’on nomme discrimination se combine à l’offensive raciste frontale actuelle. La lutte contre la discrimination est devenue un argument de vente pour marques sportives. Les grandes entreprises et la droite affichent leur bataille pour la « diversité » : après Condoleeza Rice et Colin Powell, Sarkozy a nommé Dati dans son gouvernement, on a crée la HALDE et le grand patronat a signé la Charte de la diversité… Il s’agit de circonscrire la discrimination à certaines de ces manifestations réelles mais relativement superficielles, et de détacher la discrimination raciste du critère de classe : la télévision montrera un reportage en Allemagne de l’Est où des travailleurs est-allemands attaquent sauvagement des travailleurs Indiens, et elle diffusera dans la foulée un autre reportage chantant les louanges d’un patron qui utilise des CV anonymés… mais on évitera de nous dire que les Noirs et arabes qui ont passés l’obstacle CV sont souvent filtrés à l’entretien d’embauche…

 Quelle stratégie pour détruire le racisme ?

1. Puissance et limites des « mouvements autonomes »

La force des mouvements « spécifiques » est de faire éclater au grand jour la lutte contre la discrimination dans des situations où la réalité du racisme est niée. Ils peuvent jouer un rôle de détonateur, allumer la mèche de crises sociales globales, comme le Black Power qui a nourri l’ensemble des mouvements de contestation qui ont ébranlé la première puissance mondiale à la fin des années 60 et donnant naissance à des organisations comme les Black Panthers ou la moins connue Ligue des Travailleurs Noirs Révolutionnaires(11).

Mais le Black Power a aussi montré les limites de ce qu’on peut nommer l’« autonomisme », c’est-à-dire l’idée que la clé de la libération, c’est que face à chaque oppression doit s’organiser un mouvement autonome, distinct des autres et clairement séparé en particulier du mouvement ouvrier en raison de sa tendance à ne pas prendre en compte les oppressions spécifiques. Cette conception se heurte à 2 obstacles majeurs(12) : d’une part, il n’y a pas d’unité spontanée entre les différents mouvements, et d’autre part, ces mouvement n’ont pas la force sociale suffisante pour renverser le capitalisme. Ce qui est sous-estimé par l’autonomisme, c’est que les mouvements autonomes sont très hétérogènes. Pour reprendre l’exemple du Black Power, l’idée d’un Pouvoir Noir est relativement floue : les nationalistes culturels comme Ron Karenga l’interprétaient comme l’idée qu’il fallait changer les mentalités des Noirs en revenant à une soi-disant culture Noire mythique tout en rejetant le combat politique. D’autres, soutenues par de grandes compagnies américaines, expliquaient qu’il fallait développer un capitalisme noir. Même Nixon a repris en 1968 le slogan Black Power à son compte... Plus de trente ans après, il est clair que le mouvement Noir des années 56-75 a eu un impact très important : il a aboli la ségrégation, il a inspiré toute une génération de combattant(e)s. Cependant, ce mouvement a surtout profité à la petite bourgeoisie noire, qui a réussi en s’appuyant sur ce mouvement à conquérir des places de maire, de juge… des positions dans un système qui a fondamentalement maintenu un niveau d’inégalités particulièrement violentes.

2. Lier luttes spécifiques et lutte d’ensemble

Faut-il s’organiser obligatoirement de manière séparée pour faire entendre la cause des populations discriminées ? Le travail antiraciste du PC américain dans les années 30(13) prend une toute autre configuration.

A cette époque, pour le PC, la lutte contre le racisme est une priorité. Pendant toute cette période, le PC lance un ensemble de batailles contre les discriminations dans toutes les sphères de la société : des campagnes contre les lynchages et les brutalités policières, contre les victimes d’injustice raciste mais également contre le racisme dans le baseball professionnel… La campagne centrale du PC sur ce terrain est celle en faveur des Scottsboro Boys, des jeunes Noirs condamnés à mort en 1930 pour un viol qu’il n’ont pas commis. Le PC réagit très vite : il organise une campagne nationale et internationale, martelée partout, réussissant à faire de Scottsboro le symbole de l’injustice raciste dans la conscience populaire.

Le PC américain devient une force respectée dans la communauté Afro-américaine et le PC compte 7000 membres Noirs en 1938 (plus de 9 % du total, sachant que les Noirs représentent 11 % de la population). A partir de 1933, une vague de grèves parmi les plus massives et les plus violentes de l’histoire commence à s’enclencher. En 1935, le Congress of Industrial Organisation est lancé, un syndicalisme qui regroupe tous les travailleurs par branches industrielles, sans séparation de métier... ou de couleur. Les communistes sont au coeur de la construction de ce syndicalisme combatif qui cherche activement à syndiquer Noirs et Blancs côte-à-côte. Les Noirs passent de 50 000 à 500 000 syndiqués entre 1930 et 1940. Grâce au travail antiraciste et aux grèves menées grâce au CIO, l’impact est énorme et des villes entières sont déségréguées.

Le PC réussit à combiner lutte frontale contre le racisme et lutte de classe sur les revendications communes à tous les travailleurs. Ce que montre cet exemple c’est qu’il faut donner les moyens aux victimes directes du racisme de prendre leurs affaires en main, tout en construisant un lien organique avec la mobilisation générale.

Nous devons défendre le droit à s’organiser de manière « séparée » : nous cherchons à associer le plus de forces possibles dans les Collectifs de soutien aux Sans-papiers, mais les Sans-papiers doivent se réunir entre eux quand c’est nécessaire. Mais défendre ce droit ne veut pas dire défendre la nécessité systématique de s’organiser de manière séparée. Il n’existe pas de garantie que les mouvements autonomes adoptent automatiquement la bonne stratégie. Il est nécessaire de défendre une politique révolutionnaire en leur sein, quand ces mouvements existent.

3. Lutte contre le racisme et révolution

C’est lors de transformations révolutionnaires que le racisme a été le plus profondément ébranlé. La guerre de Sécession, la révolution russe ont ébranlé le racisme.

C’est par la transformation des humains dans la lutte, dans la lutte commune que le racisme peut être défait. Toute la question, c’est comment faire pour qu’il y ait effectivement lutte, que cela soit une priorité, qu’elle ne soit pas reléguée au second plan. Comment faire pour lier cette lutte à un combat d’ensemble ?

La lutte contre l’Apartheid en Afrique du Sud a été parcourue par ce débat : faut-il d’abord renverser l’Apartheid et lors d’une prochaine étape historique envisager la révolution socialiste, ou faut-il s’appuyer sur le soulèvement anti-Apartheid pour détruire le capitalisme Sud-Africain ? L’expérience montre que même contre le système le plus raciste qui soit, si on ne renverse pas les structures capitalistes combinées à celles de la suprématie blanche, les discriminations demeurent : les statistiques gouvernementales indiquent qu’en Afrique du Sud, après la fin de l’Apartheid, entre 1995 et 2000, le revenu moyen des Blancs a augmenté de 15% tandis que celui des Noirs a baissé de 19%...(14)

4- Affirmer la centralité de la classe ouvrière, ce n’est pas dire que la lutte contre le racisme est secondaire. Au contraire : si on pense que seule une l’ensemble de la classe ouvrière pourra diriger la transformation de la société, cela implique la centralité de la lutte contre le racisme(15), qui doit être quotidienne. La lutte de classe doit se combiner avec une lutte systématique contre les oppressions pour entraîner tous les travailleurs et construire une hégémonie dans les classe populaires(16).

 Que faire, ici et maintenant ?

1- La lutte pour la régularisation de tous les Sans-papiers articulée à celle pour la liberté de circulation et d‘installation s’attaque à la logique du système capitaliste : une libre circulation des personnes saperait un des mécanismes fondamentaux du fonctionnement du marché mondial. Cela s’attaquerait à une source de profit dont les capitalistes ne peuvent se passer.

L’objectif de construction d’un mouvement unifié national pour la régularisation globale est stratégique. Les implications de la lutte pour les Sans-papiers sont multiples.

Les grèves de Sans-papiers comme la récente grève de Buffalo Grill sont des luttes à soutenir parce qu’elles offrent une possibilité de lier lutte de classe et lutte antiraciste de manière claire.

2- Pour que travail antiraciste et lutte de classe soient d’emblée liés, il est nécessaire de saisir toutes les possibilités d’intervention anti-raciste sur les lieux de travail et d’études, en impulsant une activité spécifique sur les questions anti-racistes dans les syndicats et les organisations politiques. Les luttes contre les discriminations, pour la régularisation des sans-papiers notamment, se déroulent actuellement en dehors des entreprises et du mouvement syndical. Il serait essentiel de lier le travail effectué par les collectifs de Sans-papiers mais également toutes les autres forces agissant sur le terrain de l’anti-racisme, avec une activité syndicale et/ou politique se déroulant dans l’entreprise.

On ne peut pas décréter à l’avance l’impossibilité de soulever ces questions et à s’ouvrir aux populations victimes directes du racisme, même s’il est clair que de grosses difficultés existent. Comme le signalent Beaud et Pialoux (note), beaucoup de luttes ouvrières de ces dernières années, à Cellatex, à Daewoo, à Metalleurop, ont été dirigés par des délégués syndicaux arabes de 30-40 ans ayant réussi à faire l’unanimité autour d’eux. Lors de la grève à PSA, la participation active de jeunes des quartiers populaires, souvent fils ou petits-fils d’immigrés des anciennes colonies a été essentielle.

3- Pour les Indigènes de la République, les révolutionnaires seraient des organisations de petits blancs, et il faudrait bousculer voire combattre les organisations du mouvement social (révolutionnaires compris) pour imposer une lutte anti-raciste sérieuse. La lutte ne pourrait être menée sérieusement qu’à travers un grand mouvement autonome des victimes du racisme. Il faut savoir voir nos faiblesses en face, et nous mettre à l’école des luttes des immigrés en France et des peuples opprimés, trop méconnues et trop souvent reléguées à l’arrière-plan par le mouvement ouvrier. Cependant poser systématiquement comme condition que chacun sorte le colonisateur ou le colonisé de sa tête risque d’être un obstacle à la lutte. Le meilleur point de départ pour faire tomber les préjugés et les barrières, c’est l’action commune sur des questions liés aux discriminations et à l’anti-racisme : pour les Sans-papiers mais aussi contre la Françafrique, pour l’amnistie des révoltés des quartiers populaires… les possibilités d’action communes sont nombreuses.

4- Dans une situation où il faut réhabiliter l’idée même de lutte collective il est essentiel de construire un réel rapport de forces, de mener des luttes qui ne se bornent pas au niveau idéologique. Empêcher le licenciement d’une salariée voilée menacée à cause de ses convictions, gagner l’accès à un logement pour un étudiant victime des quotas en Cité-U… ce type de bataille oblige à la fois à mettre en mouvement les premiers concernés par la discrimination, à chercher la solidarité des autres pour être assez forts pour faire plier l’Etat et/ou le patronat en mettant en avant les intérêts communs en plus de la revendication « spécifique » de départ. Elle donne l’occasion d’avoir des discussions individuelles et collectives sur le colonialisme et n’importe quel autre sujet politique avec les personnes impliquées dans la lutte.

5- Un travail internationaliste, contre les occupations impérialistes, contre le colonialisme français en particulier, contre la surexploitation des travailleurs des pays dominés par les multinationales française… est fondamental pour prouver dans la pratique que les travailleurs des pays dominants et des pays dominés ont les mêmes intérêts. La popularisation des luttes sociales menées par les travailleurs, les femmes des peuples opprimés, en Afrique notamment, sont indispensables pour saper les bases du racisme, mettre en cause l’image des Noirs comme des primates tout juste bons à s’entretuer.

6- Il est nécessaire de s’approprier ce que les identités des opprimés ont de subversif. Le racisme dévalorise certaines identités, mais il efface également les traditions radicales et subversives : redécouvrir l’histoire des luttes des Noirs aux USA et aux Caraïbes, avec un auteur marxiste comme CLR James, l’histoire des luttes des immigrés en France… Il ne s’agit pas de se tourner vers des identités mythifiées et pétrifiées mais comprendre qu’elles sont toujours dynamiques et combinées : se laisser enfermer dans sa couleur de peau est au mieux inefficace, au pire réactionnaire. L’affirmation de sa propre spécificité (« Black is beautiful ») doit être un passage vers la construction d’une stratégie de libération commune et d’une culture humaniste. La libération des nations et des groupes opprimés s’est toujours accompagnée et s’accompagnera d’une production culturelle, de la production d’une nouvelle civilisation.

* Xavier Guessou est étudiant, militant de la LCR et des JCR à Nanterre, et membre de la direction des JCR.

1. H. Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, Agone, chapitre 2

2. Capitalisme et esclavage, Eric Williams, Présence Africaine, 1968, copyrignt 1944

3. Race, nation, classe, I. Wallerstein et B. Balibar, La Découverte, 1988, réédition 1998, p.47

4. Pour une explication concise et claire de ce point, voir Capitalisme et immigration, Brochure du Cercle Léon Trotsky, Lutte Ouvrière, Automne 1997

5. Black reconstruction in America, The Free Press. Voir aussi Racisme et lutte de classe, A. Callinicos (disponible sur )

6. Black liberation and socialism, Ahmed Shawki, Haymarket Books, 2006, p. 245

7. Voir sur ce point Identités et cultures, politiques des cultural studies, Stuart Hall, Amsterdam, 2006

8. Voir l’article de Pap Ndiaye dans De la question sociale à la question raciale ? Sous la direction de Didier et Eric Fassin, La Découverte, 2006

9. Voir Race, nation, classe, pp. 108-109

10. Voir De la question sociale..., p. 40.

11. Detroit : I do mind dying, South End Press, réédition 1998, première parution en 1975.

12. Ce passage est directement inspiré de l’ouvrage cité de A.Shawki.

13. The Communist Party and Black liberation in the 1930’s, Paul D’Amato, International Socialist Review, No 1, été 1997 (disponible sur internet).

14. Mandela’s legacy, International Socialist Review, N°35, May-June 2004.

15. Rethinking Black Marxism : reflection on Cedric Robinson and others, Gregory Meyerson, Cultural logic : an electronic journal of Marxist theory and Practice, Numéro 2, printemps 2000, disponible sur .

16. Voir le chef-d’oeuvre Le sel de la terre, réalisé par Herbert Biberman en 1953 et sorti seulement fin 1965 à cause de la censure…


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